cerveau


Anne-Lise POLO

Neurothérapeute


Anne-Lise Polo, PhD., chercheure en sciences humaines spécialisée sur les rapports identité-altérité, a enseigné l'histoire et la science politique dans différentes universités du Québec.

Auteur de La Nef marrane, et d'articles de philosophie, elle a orienté ses recherches dans le domaine de la réduction du handicap suite à la naissance de sa fille en 2002 atteinte de paralysie cérébrale grave. Elle travaille comme neurothérapeute depuis 2005.





Articles

Article 1
Comprendre l’apport des thérapies neurologiques dans le développement cérébral et la réduction du handicap.

Article 2
Tout se joue avant trois ans, ou comment soutenir le développement cérébral des enfants.





Article 2

Tout se joue avant trois ans :
Ou comment soutenir le développement cérébral des enfants

(1)

Par Anne-Lise Polo

Introduction

En 1972, le bestseller How to parent du psychologue américain Fitzhugh Dodson (1970) était traduit et publié en France sous le titre Tout se joue avant six ans. Titre évocateur, provocateur et controversé, qui a toutefois le mérite de rappeler combien les années de la petite enfance sont fondamentales pour le développement psychique des enfants. Rien ne se joue une fois pour toute et surtout pas lorsque l’on parle de développement cérébral. Néanmoins, pour ma part, je considère que les trois premières années sont des étapes neurologiques fondamentales pour l’être humain car les bases du développement cérébrales se construisent durant cette période, tissant un réseau neurologique sur lequel tous les apprentissages ultérieurs vont reposer. Ce qu’un enfant apprend entre 0 et 3 ans est tout bonnement prodigieux et il est fondamental non seulement de donner à nos bébés toutes les chances de bien se développer, mais aussi de s’assurer que leur développement se fait comme il faut.

Dans la plupart des cas, lorsque l’enfant ne se développe pas adéquatement, ce sont les parents, premiers éducateurs de leur enfant, qui s’en rendent compte et s’inquiètent. Les parents qui viennent me voir le disent régulièrement, « je voyais bien qu’il se passait quelque chose, mais on m’a dit de ne pas m’inquiéter, que chaque enfant a son propre rythme et que tout allait rentrer dans l’ordre… » Parfois, les choses ne rentrent pas dans l’ordre et face aux dysfonctionnements neurologiques, la médecine n’a pas toujours de réponse ou de solution.  Dans beaucoup de cas, les diagnostics ne sont pas posés avant que l’enfant ait atteint l’âge de 5 ans, alors qu’une prise en charge précoce est toujours plus efficace et moins couteuse qu’une prise en charge tardive. La plasticité neurologique est à son apogée avant 3 ans.

Il est vrai que chaque enfant est différent, mais le programme génétique de l’être humain est unique et il contient toutes informations pertinentes pour le développement du bébé. Si celui-ci sort des rails, il n’y a peut-être pas lieu de s’inquiéter, mais il vaut mieux vérifier.

Prenons un exemple : pourquoi certains enfants marchent-ils sur la pointe des pieds ? La médecine n’a pas d’explication à ce phénomène (2). On constate que la marche sur la pointe des pieds est généralement associée à des troubles de comportement graves, on la retrouve par exemple chez 40% des enfants autistes ou encore chez les enfants psychotiques. La marche sur la pointe des pieds peut toucher des enfants qui ne sont, ni ne seront, autistes, mais elle indique un problème neurologique important qu’il faut analyser. Dans 100% des cas que j’ai eu à traiter, le réflexe tendineux du pied, réflexe de protection arrière, n’était pas intégré. Les enfants ne peuvent pas faire autrement que de marcher sur le pointe des pieds, que d’aller de l’avant, car ils se trouvent en danger dans la mesure où ils ne peuvent pas se protéger en arrière. Le fait de ne pouvoir relever la partie avant du pied en se tenant sur les talons n’est pas une conséquence de la marche sur la pointe des pieds (à terme la rétraction des muscles du mollet devient très problématique), mais sa cause.

Le développement des bébés étant programmés génétiquement, les étapes de ce développement doivent être surveillées attentivement. Même si les bébés n’ont pas tous la même horloge biologique, les étapes de leur développement répondent à une norme universelle.

1) Les étapes fondamentales du développement

A 7 mois de gestation, la morphologie du Système Nerveux Central (SNC) est achevée avec 10 milliards de neurones. A la naissance, le cerveau est parcouru par des courants de faibles amplitudes et fréquences et avant 3 mois, il n’y a pas de différence notable entre l’activité cérébrale durant la veille ou le sommeil. Pour le nourrisson, tout tourne autour de ses systèmes digestif et respiratoire et ses fonctions de survie. Après 3 mois, bébé s’ouvre au monde extérieur et commence à réagir aux stimuli. Trois ans plus tard, l’enfant a acquis le contrôle volontaire de son corps, il marche, parle et expérimente. Tout est en place, et c’est sur ces fondations que l’enfant va pouvoir faire des apprentissages. Les difficultés qui apparaissent souvent avec l’entrée à l’école ne surgissent pas du néant, elles ont des antécédents.

Il est donc fondamental d’intervenir très tôt pour s’assurer que le développement de nos bébés est harmonieux et constructif. Et pour cela il faut tenir compte de l’ordre intangible de la maturation cérébrale.

2) L’ordre de maturation cérébrale

Il est immuable: l’ordre de maturation de la motricité se fait en fonction de la proximité avec le SNC : du visage et de la tête vers les pieds, du centre du corps vers la périphérie. La motricité évolue depuis les réflexes primaires vers les mouvements volontaires. La différenciation se fait ensuite progressivement de la motricité globale à la motricité fine.

  • A 4 mois, le bébé tient sa tête, la redresse à 90° en position ventrale, peut se tourner du dos sur le côté, saisir à deux mains, et émettre des syllabes.
  • A 6 mois, il se retourne du dos au ventre, essaie de passer de la position couchée à assise. Il peut tenir un objet dans chaque main. Il babille. Il acquière la permanence de l’objet.
  • Vers 6-8 mois, les fondations de la motricité fine apparaissent, c’est la phase de dissociation: dissociation du pouce, de la ceinture, dissociation des mouvements de la bouche et des yeux de la motricité globale.
  • A 9 mois, il tient assis, il se déplace par retournement et commence à ramper, il a acquis la pince pouce-index, il double les syllabes.
  • A 10 mois, il marche à 4 pattes et se lève debout seul, tente les premiers pas. Il se reconnait comme personne distincte.
  • A 15 mois, il marche seul, il tient sa cuillère et gribouille, il fait des phrases de plusieurs mots, il pointe ce qu’il veut.
  • A 18 mois, il court, saute, mange seul, il acquière la propreté de jour, il imite.
  • A 3 ans, la motricité globale est acquise, il peut monter et descendre un escalier en alternance des jambes. Il est propre, il maitrise la tenue d’un crayon, il parle, il pose des questions.

Les âges notés ici sont ceux reconnus par la communauté scientifique. Un enfant peut parfaitement se contenter de marcher à 4 pattes pendant des mois et ne commencer à marcher qu’à 18 mois sans que cela ne doive nous inquiéter. Toutefois, il est possible qu’une marche tardive soit le signe que les réflexes des pieds et/ou ceux de la colonne vertébrale ont du mal à s’intégrer.

On a beaucoup débattu sur l’importance de la marche à quatre pattes parce que celle-ci tend à disparaitre, en particulier depuis que les bébés dorment sur le dos (3). Il s’agit d’une étape fondamentale du développement moteur et cognitif. L’appui sur 4 démontre la bonne intégration du réflexe du parachute et elle permet de le consolider. Le 4 pattes permet également d’intégrer une bonne dissociation des mouvements de la tête et du corps et donc la maturation du réflexe tonique asymétrique du cou. Comme il s’agit des premiers déplacements rapides et d’ampleur dans l’espace, la marche à 4 pattes permet également le bon développement de la vision périphérique, vision de survie et de vigilance. La position statique favorise le développement visuel convergent et la coordination main-œil. La marche à 4 pattes quant à elle, favorise la mobilité oculaire et son autonomie vis-à-vis de la motricité globale.

Les anthropologues ont contesté le fait que la marche à 4 pattes étaient incontournables. En effet, dans certaines tribus d’Asie ou encore au Mexique, les bébés passent directement de la position assise à la position debout pour la bonne et simple raison qu’ils ne sont pas laissés sur le sol (pour des raisons évidentes que le sol n’est pas un endroit sécuritaire pour un bébé dans la jungle…). Ses enfants ne semblent pas atteints pour autant de troubles de développement. Il est donc absurde de déduire d’une spécificité occidentale une règle universelle (4). CQFD

Certes, et pourtant. Les enfants des tribus aborigènes ne sont pas placés au sol, mais ils sont portés… La seule conclusion scientifique acceptable est de dire que les enfants portés n’ont pas besoin de passer par l’étape du 4 pattes, pas que cette étape n’est pas indispensable pour les enfants qui ne sont pas portés. Aujourd’hui, la communauté médicale reconnait l’importance de porter les bébés. On encourage beaucoup de peau à peau pour les bébés prématurés. Porter un bébé présente des avantages indéniables. Non seulement c’est particulièrement rassurant pour l’enfant d’être collé à sa mère, mais cela stimule son système vestibulaire, favorise la dissociation tête-corps et le regard au loin (si le bébé reste le nez entre les seins de sa mère, il y a peu de chance qu’il évolue bien), en d’autres termes porter le bébé permet le développement des mêmes éléments que ceux que j’ai notés plus haut concernant la marche à 4 pattes. Le porte bébé comporte également des avantages majeurs pour la digestion du bébé, mais j’y reviendrai plus loin.

3) Prendre un bon départ : L’allaitement ou le deuxième cordon

La naissance est un acte initial fondamental qui déclenche les premiers réflexes de survie : respirer, ramper, téter. La plupart des réflexes primaires sont initiés durant la grossesse, mais vont évoluer de façon décisive durant les 3 premiers mois pour faire progressivement place ensuite aux mouvements volontaires décrits plus haut. L’allaitement implique une continuité avec la mère après la naissance, le lien sensoriel (olfactif, gustatif, tactile et auditif) qui s’établit entre la mère et l’enfant est comme un nouveau cordon qui se met en place immédiatement après la naissance. Le colostrum est proche en température, texture et saveurs du liquide amniotique que le bébé a lapé durant la grossesse. Si l’allaitement dure normalement une quinzaine de minutes, la phase de succion active qui est nutritive se fait durant les 4 premières minutes. Durant les 10 minutes suivantes, la succion est un moment de partage et de socialisation privilégié entre la mère et l’enfant. L’allaitement joue un rôle fondamental dans le lien d’attachement. (5)

L’allaitement est reconnu aujourd’hui par la communauté scientifique comme un acte fondamental pour permettre au bébé de prendre un bon départ dans la vie. La haute autorité de la santé (HAS) et l’Office Mondial de la Santé (OMS) recommandent l’allaitement exclusif pendant les 6 premiers mois. L’introduction des solides peut se faire avec l’apparition des premières dents, mais l’allaitement devrait être poursuivi jusqu’à ce que l’enfant manifeste la volonté de se sevrer (il se met à mordre le sein), le plus souvent vers 9 mois.

Du point de vue de la santé du nourrisson, l’allaitement présente un certain nombre d’avantages répertoriés par l’HAS : le colostrum protège le bébé par transmission des immunités de la mère à l’enfant. L’allaitement prolongé le protège des infections gastro-intestinales et, dans une moindre mesure, des infections ORL et respiratoires qui en découlent le plus souvent, j’y reviendrai plus bas. Ses bénéfices pour le développement cognitif et son rôle dans la prévention de l’asthme, des maladies allergiques et du diabète sont généralement reconnus. Du point de vue de la santé de la mère, le fait d’allaiter constituerait un facteur protecteur des cancers du sein en période pré-ménopausique, de l’ovaire, mais aussi de l’ostéoporose. Il réduit, en outre, les risques d’hémorragie du post-partum et serait susceptible d’accélérer le retour au poids initial de la mère après la naissance.

Le lait maternel est ce qui convient le mieux au bébé sur le plan nutritif. Il est à la bonne température, contient les nutriments essentiels à sa croissance, il éveille les goûts différenciés car il porte les saveurs de l’alimentation de la mère, contrairement aux laits maternisés. Il permet aux fonctions digestives de devenir mâtures, il développe la motricité fine de la bouche et joue un rôle fondamental dans la maturation du SNC qui commence avec la tête.

Les bienfaits de l’allaitement sont désormais bien connus ainsi que les problèmes posés par l’absence d’allaitement.

« L’OMS et l’UNICEF ont élaboré conjointement la stratégie mondiale pour l’alimentation du nourrisson et du jeune enfant afin de rappeler au monde les effets des pratiques d’alimentation sur l’état nutritionnel, la croissance et le développement, la santé et, ainsi, la survie même du nourrisson et du jeune enfant. La stratégie mondiale repose sur l’importance avérée de la nutrition dans les premiers mois et les premières années de vie et sur le rôle crucial des pratiques d’alimentation appropriées dans la réalisation d’un état de santé optimal. Le défaut d’allaitement maternel – et notamment le défaut d’allaitement maternel exclusif – durant les six premiers mois de la vie sont des facteurs de risque importants de morbidité et de mortalité qu’une alimentation complémentaire inadaptée ne fait qu’aggraver, entraînant irrémédiablement de mauvais résultats scolaires, une productivité réduite et un développement intellectuel et social déficient. » (6)

Il existe donc une corrélation directe et indéniable entre allaitement et développement neurologique. En France, depuis le début des années 2000, le pourcentage de bébés allaités à la naissance s’est stabilisé autour de 66% en France. Le chiffre n’est plus que de 40 % à 11 semaines, 30 % à 4 mois et 18 % à 6 mois.  En moyenne en France, l’allaitement maternel exclusif au sein est estimé à 3 semaines et demi. Nous sommes très loin des six mois recommandés par les organismes de la santé. L’allaitement est donc un enjeu majeur pour notre société et pour notre avenir, encore faut-il l’encourager et le rendre possible. Non seulement notre culture doit changer à cet égard, mais tant que les congés maternités seront de 3 mois en France, il semble impossible ou en tous cas improbable de parvenir à cet état idéal de l’allaitement exclusif pendant six mois.  

L’une des incidences directes du non-allaitement exclusif pour la santé du bébé et son développement neurologique est bien connue des mamans : le reflux gastro-oesophagien.

4) Les troubles digestifs et le développement cérébral

Les fonctions digestives du nourrisson sont immatures. Le bébé lape le liquide amniotique et urine dès le 4è mois de gestation, mais le passage à l’alimentation est un moment délicat et fondamental. Il n’y a pas de culture de l’allaitement en France et surtout, il n’y a pratiquement pas d’aide ni d’intervention du milieu pour assurer un bon allaitement qui ne va de soi ni pour la jeune mère dont c’est le premier né, ni pour le nourrisson qui doit apprendre à téter.

Dans son livre, Rééducation  des troubles de l’oralité et de la déglutition, Catherine Senez, une orthophoniste formée à l’approche Bobath dans les années 1980, souligne l’absence quasi-totale d’intervention précoce sur les troubles de l’oralité. Alors que depuis les années 1950, la rééducation des troubles moteurs a fait l’objet d’une prise en charge systématique, rares sont les orthophonistes qui vont travailler avec des approches myofonctionnelles, à l’exception de celles formées à la méthode Bobath ou à la méthode Padovan.

Selon son étude, 25% à 30% des bébés connaissent des problèmes de reflux gastriques, (mais cela concerne 80% des enfants TED ou polyhandicapés).  Reflux, régurgitations, vomissements, rots, dégénèrent le plus souvent en rhinites, otites, bronchites, asthmes, refus alimentaires, troubles du sommeil, bruxisme, mains à la bouche, irritations péribuccales et hypersalivation.

Catherine Senez a développé sa propre méthode de rééducation et intervient pour la promotion de la rééducation des fonctions orales sur les enfants handicapés qui sont touchés à 80% par des problèmes de RGO mais pour lesquels on a généralement recours à la médication anti-acide, et à l’alimentation entérale par sonde qui s’est beaucoup développée depuis les années 1970, plutôt qu’à la rééducation des fonctions orales.

Formée en Padovan, je suis intervenue très tôt auprès de ma fille Lucie atteinte de paralysie cérébrale grave. Les médecins ne pensaient pas que Lucie pourrait survivre car après la naissance, elle avalait ses sécrétions dans les poumons. D’infection en sur-infection, le pronostic initial était particulièrement défavorable et Lucie était condamnée à mourir de pneumonie.  Dans les faits, le réflexe de déglutition s’est déclenché, Lucie a été allaitée pendant 3 ans et n’a jamais eu une seule infection pulmonaire. Elle n’a d’ailleurs jamais été malade et n’a jamais pris aucun antibiotique. Aujourd’hui, Lucie mange normalement.

La rééducation des fonctions oraux-fasciale est très importante, beaucoup d’enfants que j’ai eu à traiter en thérapie ont des problèmes importants de digestion, des troubles du sommeil, des difficultés sur le plan du langage ainsi que des problèmes orthodontiques. Tout cela serait évité par des thérapies précoces. Formée en médecine chinoise traditionnelle peu après mon installation en France, j’ai eu la chance de pouvoir ajouter la rééducation du système nerveux autonome à mes thérapies fondées initialement sur la rééducation du système nerveux somatique (tout ce qui est lié au mouvement). Les résultats sont spectaculaires. Là où la rééducation du RGO prend entre 3 et 6 mois avec la rééducation orale proposée par Catherine Senez, il ne faut que quelques jours avec le massage Tui Na (branche de la Médecine traditionnelle chinoise développée surtout en pédiatrie, mais pas seulement).

En février 2016, je vois une petite fille de 8 mois qui vomit beaucoup et ce depuis la naissance. Après une évaluation en MTC, j’en conclus que ce sont les symptômes d’une inversion du sens énergétique du Qi de l’estomac. Je fais quelques points d’accupression pour stimuler la descente du Qi de l’estomac sur le ventre, la cuisse et la base des orteils et je montre aux parents comment masser les jambes et l’abdomen pour bien faire circuler le Qi. Les résultats sont immédiats, en quelques jours, la petite ne vomit plus, le RGO est réglé.

Le principal problème du reflux des bébés provient de la distension abdominale dû à des difficultés digestives. Les fonctions de l’estomac, de la rate/pancréas et de l’intestin grêle sont immatures. On constate que l’abdomen est distendu et douloureux. Le sens du Qi de l’estomac va vers le haut au lieu d’aller vers le bas. Il suffit d’intervenir sur la digestion pour que le lait ne stagne pas dans l’estomac et de rétablir le sens normal du Qi pour que tout rentre dans l’ordre rapidement. Pour beaucoup d’enfants, la verticalisation et la marche vont permettre de mettre fin au RGO. Il ne s’agit pas seulement d’un effet de la gravitation. La marche fait descendre le Qi. A contrario, bien des enfants que je vois en rééducation, ont des problèmes de marche consécutifs à des troubles digestifs. Les réflexes des pieds ne sont pas en place et les méridiens de la jambe sont bloqués. Il est tout à fait possible, et c’est une piste de recherche privilégiée dans mon travail, que les troubles digestifs initiaux des bébés soient la cause même de leurs problèmes moteurs. Il est très probable que les désordres énergétiques bloquent les méridiens principaux ainsi que les méridiens tendineux et empêchent ainsi la bonne intégration des réflexes primaires.

J’ai revu cette petite fille un an plus tard. Elle n’avait plus de trouble de vomissement, mais elle refusait de nombreux aliments. Elle se réveillait la nuit, les selles étaient tantôt molles tantôt dures. Les urines causaient des irritations génitales. Elle avait souvent mauvaise haleine, elle avait une grosse plaque d’eczéma dans le pli du coude ainsi que sur le bas du ventre lorsque je l’ai vue. Elle toussait beaucoup, gras, avait tout le temps des rhino, des pharyngites, des conjonctivites. L’évaluation des symptômes en MTC a montré qu’il y avait de la chaleur dans l’estomac. Sur le plan de son développement moteur, elle n’avait jamais rampé, ni marché à 4 pattes. Elle a marché à 17 mois, mais n’avait pas d’équilibre. En position debout, elle était en appui à gauche, le pied droit en rotation interne, elle gardait le genou fléchi et ne prenait pas appui sur la jambe droite. Elle était droitière au niveau de la main, mais gauchère au niveau du pied. Tous les réflexes des pieds étaient pathologiques. En une séance, j’ai pu régler le problème d’estomac et ces conséquences sur la posture et les réflexes des pieds. Le cas de cette petite m’a beaucoup donné beaucoup à réfléchir sur les incidences de ses troubles digestifs pour son développement moteur. Elle n’est pas un cas isolé.

Il y a quelques mois, j’ai eu à traiter un petit garçon de 17 mois ayant de graves troubles du sommeil. Il a été nourri au sein et l’allaitement semblait bien se passer, mais il pleurait beaucoup dès la naissance et on conseille très vite à la maman de passer au biberon. La pédiatre coupera le frein de langue à 3 mois en disant que ça améliorera la tétée. En fait, le bébé vomit constamment, ses selles sont très odorantes et liquides et le bébé est traité par Gaviscon dès 9 mois. Les reflux ont cessé en fait avec l’acquisition de la marche. Depuis, il est constamment malade : gastro, otites, conjonctivites, le nez est constamment bouché, il tousse et a des glaires. Il mange et boit froid ou tiède, il a tout le temps chaud, les joues sont rouges, il a des boutons sur le visage, fait de l’eczéma, il refuse de s’habiller et de porter des moufles. Il est agité, ne sait pas se poser, refuse de dormir, fait des terreurs nocturnes, se réveille en hurlant. Il est très irritable. C’est un enfant qui ne se laisse pas toucher par ses parents, il ne fait pas de câlins, il refuse les vêtements qui ne sont pas amples, remonte tout le temps ses manches. Il n’a jamais voulu être couché sur le dos. Durant tout l’entretien avec les parents, il bouge dans tous les sens. Il refuse d’être sur la table de massage et hurle, il veut être debout.

Un massage le long de la colonne vertébrale en alternance avec des mouvements de frottements rapides de la cuisse sur le méridien de l’estomac, endorme l’enfant en quelques minutes. L’enfant passe une nuit difficile le soir qui suit le traitement, le lendemain, son sommeil est meilleur, le jour suivant il fait une nuit complète, le troisième jour, il fait la sieste à la crèche ce qui n’était jamais arrivé.

Chez cet enfant, les problèmes gastriques du nourrisson ont perduré. Initialement, il s’agissait sans doute comme dans le cas précédent d’une inversion du sens du Qi. La persistance des problèmes a causé une stagnation des aliments dans l’estomac et une mauvaise digestion. La chaleur pathologique de l’estomac s’est alors développée ce qui explique qu’il mange et boit froid et refuse tout ce qui est chaud. L’énergie de l’estomac descend car l’estomac en MTC a pour fonction d’éliminer l’impur, soit les déchets alimentaires non nécessaires au corps. Ici l’impur sort par le haut, les bronches, le nez, les oreilles et les yeux, mais aussi par la peau (boutons, eczéma). La chaleur de l’estomac se communique rapidement au cœur qui est tout proche ce qui entraine les troubles du sommeil, l’irritabilité, l’agitation constante.

Les incidences des troubles digestifs des bébés sont majeures. Ils sont souvent malades, dorment mal, sont très irritables… Ce ne sont pas des conditions favorables à leur développement.

5) Les stratégies cérébrales

Beaucoup de bébés souffrant de pathologies de chaleur veulent être très tôt verticalisés. La médecine chinoise aborde le monde comme le veut la tradition taoïste à laquelle elle se rattache, par les principes du Yin et du Yang. Les enfants agités qui ont des pathologies de feu (Yang) mettent en place des stratégies pour faire redescendre l’énergie car la chaleur monte. Les méridiens yang des jambes (estomac, vésicules biliaires, vessie) descendent de la tête aux pieds. Lorsque le feu envahit la tête, les méridiens yang sont bloqués et les points du visage sont douloureux, provoquant congestion nasale, troubles oculaires, maux de tête…  Les enfants en hyper extension des jambes ou qui demandent à être verticalisés alors qu’ils sont loin de cette étape, montrent qu’ils cherchent à « faire descendre le Yang ».

Quand je rencontre pour la première fois la fille de mon filleul, elle a 5 mois. Il faut s’y mettre à deux pour changer sa couche tellement elle bouge dans tous les sens. La grand-mère me dit qu’elle veut être constamment debout. En position couchée, je constate qu’elle passe son temps à agiter ses jambes et les lance très fort en extension. Elle ne cesse pas un instant de bouger. Le massage de la colonne vertébrale vers le bas l’a endormi en quelques minutes (Du Maï, sur la colonne, est le méridien qui contrôle le Yang).

Les troubles autistiques

Chez les enfants autistes notamment, on voit se mettre en place des stratégies cérébrales qui n’ont manifestement aucun sens et prennent parfois la forme d’automutilation :
- Y., 7 mois et demi, troubles digestifs, troubles du sommeil et du comportement. Il se mord la main au sang.
- L., 5 ans, se mord les mains, se tord les petits doigts, se frotte constamment la nuque en position dorsale, des demandes constantes de verticalisation.
- M., 6 ans, se mord les mains, marche sur la pointe des pieds ou tape des pieds en marchant.
- O., 7 ans, se gratte les jambes au sang, demande pour passer ses mains sous l’eau fréquemment.

Tous ses enfants ont de bonnes raisons de faire ce qu’ils font, tous ceux qui se mordent la main le font au niveau du point Gros Intestin 4 qui est connu pour faire descendre le Yang, calmer le feu de l’estomac. Leur stratégie ne règle pas le problème, mais est une bonne indication de ce qu’il faut traiter.

Le jeune O me demande systématiquement de masser le méridien de la vésicule biliaire, le seul méridien qui passe sur les côtés du corps, qui l’entoure et le délimite. Depuis que nous travaillons ensemble, les progrès de l’enfant sont spectaculaires. Il dort bien, il n’a plus de troubles digestifs, il est en train d’acquérir la propreté, il ne pique pratiquement plus de crise et n’a plus recourt à la violence. L’essentiel de mon travail avec lui consiste à harmoniser les fonctions digestives et à intégrer les informations sensorielles, en particulier tactiles ce qui lui permet de mieux comprendre qui il est. La peau ne délimite pas adéquatement les contours du corps des enfants autistes. Ils ont des perceptions sensorielles très différentes des nôtres. Ils perçoivent trop et se réfugient dans une bulle pour s’extraire du monde et des stimulations trop fortes pour eux. Lorsque O me demande de masser le méridien de la vésicule biliaire, il me donne une clé me permettant de délimiter l’intérieur du corps, de le ramener à l’intérieur. Aujourd’hui, O se met à communiquer avec l’extérieur et commence à parler.

Je vois en rééducation une petite fille de 8 ans qui vient pour un problème de dysphasie. Bébé, elle a été allaitée 6 mois, elle était très maigre et elle a eu des diarrhées jusqu’à l’âge de deux ans. Elle ne se laissait pas prendre petite et ne supportait pas les massages. Elle n’a pas rampé, pas marché à 4 pattes, elle a marché vers 17 mois. Elle disait une dizaine de mots à 4 ans, dont des mots spécifiques à elle sans aucun rapport avec les mots courants. Elle se mettra à parler en CP avec l’apprentissage de la lecture. Son sommeil est très agité, elle est somnambule. Elle est très anxieuse et ne supporte pas que sa mère soit hors de sa vue. Elle est bourrée de tocs, tire sur ses vêtements, remet vingt fois son serre tête en place, et est en stratégie de fuite constamment. Elle a des comportements sociaux avec ses pairs qui sont inappropriés. Elle a du mal à se concentrer en classe et apparaît comme limite hyperactive.

On le voit sur la photo de gauche, la langue est rouge et gonflée et il y a des restes alimentaires dans la bouche. A droite, la langue est plus rose, le travail sur le système digestif en thérapie a éliminé la chaleur. La rééducation de la bouche permet une meilleure élimination des déchets à l’intérieur de la cavité buccale. Les problèmes digestifs ne sont pas pour autant réglés, mais la disparition de la chaleur laisse maintenant apparaitre des troubles liés à la production du sang.

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Cette enfant ne parvient pas à parler et respirer en même temps. Elle est incapable de faire les exercices respiratoires que je lui demande, elle n’inspire que par la bouche, de façon soudaine, brutale et très courte. Elle peut par contre expirer normalement. Elle n’arrive pas à bailler. Elle est constamment congestionnée, a beaucoup de sécrétions jaunes. Elle se gratte partout, tout le temps. Elle boit très peu et a souvent des infections urinaires. La langue ne fait aucun mouvement latéral, elle peut monter, descendre, reculer, mais pas pousser dans la joue. De la même façon, le claquement de dent ne se fait qu’au centre, elle ne peut pas claquer les molaires d’un côté à ma demande. 

Chez cette petite, la posture est totalement inadéquate dans toutes les positions, elle marche sur la pointe des pieds, elle n’a pas d’équilibre, les réflexes de protection ne sont pas en place. Par exemple, le réflexe du parachute n’est pas intégré, la petite tombe et ne sait pas se protéger d’où la dent cassée.
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Elle n’a pas conscience de la ligne médiane. Les perceptions tactiles sont d’une très grande confusion. D’une part, elle est incapable de discerner quels membres je stimule lorsque j’exerce une légère tape sur deux membres à la fois. D’autre part, je ne peux pas la toucher tant est forte sa sensibilité tactile. Elle est très agitée et en fuite (fight or fly, caractéristique des hyperactifs). Après avoir consulté de nombreux spécialistes, le diagnostic du syndrome d’Asperger sera finalement posé.

Les dérèglements digestifs majeurs de cette enfant peuvent être compris comme le résultats d’un dysfonctionnement cérébral initial. J’aurais tendance à penser que c’est le contraire qui s’est produit et que les importants troubles digestifs qu’elle a connu bébé et qui n’ont pas pu être réglés ont eu une incidence notable sur son développement neurologique.

6) Conclusion : Evolution de la représentation de soi de l’enfant entre 3 ans et 8 ans

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L’évolution de la représentation de soi de l’enfant nous indique très clairement l’importance de l’abdomen dans la construction de l’identité et de la conscience de soi. Le bébé n’a au départ de perception de son corps qu’abdominales: faim, satiété, vidange. Il découvrira plus tard qu’il a une bouche, des yeux, des mains et des jambes. La dissociation de la tête et de l’abdomen intervient tard dans la représentation de soi. Le nourrisson n’est rien d’autre qu’un abdomen. De ses fonctions digestives dépendent son évolution motrice et son développement cérébrale. Le cerveau et les muscles doivent être nourris adéquatement. C’est la responsabilité des organes abdominaux d’offrir les nutriments essentiels au corps. Il est démontré aujourd’hui que l’allaitement contribue à un développement psychomoteur plus rapide chez les jeunes enfants et plus l’allaitement est long, meilleures sont les « performances » de l’enfant, et ce, d’autant plus si l’allaitement est exclusif. Les troubles digestifs des bébés ont des conséquences majeures sur leur développement neurologique et plus ces troubles durent, plus ils ont des chances de s’aggraver et de provoquer des dysfonctionnements cérébraux importants.

Les chercheurs de l’Inra ont entrepris une vaste recherche sur l’importance de l’alimentation pour le fonctionnement cérébral et comment les déséquilibres alimentaires provoquent des dégâts majeurs pour le développement du cerveau des enfants et des adolescents. Plus j’avance dans la rééducation d’enfants en difficulté d’apprentissage, plus je détecte sous-jacents des difficultés digestives et organiques importantes. Il m’apparait aujourd’hui très clairement que la non intégration des réflexes primaires qui accompagnent les troubles d’apprentissage sont liés aux chemins des méridiens et aux blocage énergétiques. Le travail que j’effectue aujourd’hui sur le système nerveux autonome est indispensable à la rééducation du système nerveux somatique. Tant qu’on ne va pas à la source du problème et qu’on reste sur une rééducation symptomatique périphérique, on a peu de chance de régler rapidement et définitivement les problèmes du SNC.

 

 

1- Cet article est basé sur une conférence que j’ai donnée en mars 2018 à Annecy.

2- Voir Pomarino DRamírez Llamas JMartin SPomarino A Literature Review of Idiopathic Toe Walking: Etiology, Prevalence, Classification, and Treatment. Foot Ankle Spec. 2017 Aug;10(4):337-342. doi: 10.1177/1938640016687370. Epub 2017 Jan 16.

3- Dr. Dominique Cousineau, Pédiatre CHU Sainte-Justine, Montréal, La marche à quatre pattes appelée à disparaitre ? Revue Coup de Pouce, 31 octobre 2008.

4- Kate Wong, Crawling May Be Unnecessary for Normal Child Development
In some tribes, babies skip the crawl, The Sciences, July 1, 2009.

5- Catherine Senez, Rééducation  des troubles de l’oralité et de la déglutition, Edition Deboedk 2015.

6- Stratégie mondiale pour l’alimentation du nourrisson et du jeune enfant
Organisation mondiale de la Santé 2003, http://ww.w.breastfeedingcanada.ca/documents/Global_Strategy_french.pdf
Consulté en septembre 2018.