cerveau


Anne-Lise POLO

Neurothérapeute


Anne-Lise Polo, PhD., chercheure en sciences humaines spécialisée sur les rapports identité-altérité, a enseigné l'histoire et la science politique dans différentes universités du Québec.

Auteur de La Nef marrane, et d'articles de philosophie, elle a orienté ses recherches dans le domaine de la réduction du handicap suite à la naissance de sa fille en 2002 atteinte de paralysie cérébrale grave. Elle travaille comme neurothérapeute depuis 2005.





Articles

Article 1
Comprendre l’apport des thérapies neurologiques dans le développement cérébral et la réduction du handicap.

Article 2
Tout se joue avant trois ans, ou comment soutenir le développement cérébral des enfants.

Article 3
Un cerveau plein d’énergie…

Article 4
La médecine occidentale moderne face aux nouveaux paradygmes

Prochain article : Médecine intégrative, entretien avec Anne-Lise Polo, neurothérapeute.
Anne-Lise Polo et la neurothérapie : Une démarche consciente, au-delà de la pensée scientifique (Sapiens N°13, PP. 72-89)





Article 4

La médecine occidentale moderne face aux nouveaux paradygmes
Médecine intégrative

Par Anne-Lise Polo

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Nous considérons, sans trop savoir pourquoi, que le savoir scientifique est le meilleur chemin de la connaissance, nous croyons qu’il s’agit d’un savoir sûr, fondé sur une accumulation de connaissances, qui avancerait sur la flèche du temps et serait animée par le progrès. Dans cette marche linéaire, nous nous sentons, nous Occidentaux, les héritiers des savoirs antérieurs en même temps qu’appelés à un destin particulier, celui d’éclairer le monde de nos découvertes scientifiques, voire de le diriger hors de l’obscurantisme. Notre civilisation a inventé un nouveau rapport de l’homme au monde qu’elle croit scientifiquement fondé. Prise dans le maelstrom des progrès scientifiques et de l’innovation technologique, notre époque se trouve cependant confrontée à cette réalité inconfortable qu’elle s’est peut-être trompée, trompée sur la promesse portée par la notion de progrès, trompée sur le monde et trompée sur elle-même. Dans son livre sur la structure des révolutions scientifiques1, Thomas Kuhn bouscule l’idée que nous nous faisons de la science. Il rappelle qu’il s’agit d’un savoir incertain et provisoire qui repose surtout sur un consensus entre scientifiques. La science n’établit aucune vérité. Elle s’interroge davantage sur le comment que sur le pourquoi. Elle trouve sa principale légitimité dans l’usage pragmatique qui est fait du savoir bien plus que dans la connaissance du réel. Elle nous offre un cadre mental qui en assure la cohésion et la cohérence, mais qui finit par atteindre des limites, par ouvrir la porte à des contradictions internes qui, pour être réglées, donneront naissance à un nouveau paradigme. Le nouveau paradigme donne lieu à une révolution scientifique. Pour Thomas Kuhn, l’histoire n’est pas linéaire, mais cyclique. La science moderne telle que nous la connaissons, prend son point de départ dans la révolution copernicienne. Copernic, reprend les méthodes de calcul d’une grande école d’astronomie perse et en arrive à la conclusion que non seulement la terre tourne autour du soleil mais encore qu’elle tourne sur elle-même.

La révolution2 est d’importance pour deux raisons. La première, c’est la remise en question de nos connaissances issues de l’observation. Nous voyons tous, en tout point du monde que le soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest. Or les mathématiques renversent ce postulat et nous imposent de nous méfier de nos perceptions limitées. La seconde, c’est que l’affirmation de Copernic remet en question la vision religieuse du monde qui prévaut à son époque. Durant tout le Moyen-Age, les connaissances s’inscrivent dans un cadre mental dominé par la théologie et les théologiens. Au départ, l’affirmation de Copernic passe relativement inaperçue, mais elle est reprise en Italie par Giordano Bruno, puis par Galilée, alors que l’Église catholique est au prise avec les mouvements hérétiques. Bruno est brûlé, Galilée est jugé, condamné et assigné à résidence. Et pourtant, dit-il en sortant de son procès, « elle tourne ». Galilée est, sans conteste, le père de la physique expérimentale moderne. C’est à lui encore que nous devons cette affirmation que « la nature est un livre écrit en langage mathématique ». Pour connaître le monde, il suffit donc de l’écrire en équation. Nous savons l’avenir d’une telle proposition. Newton par la suite fonde les assises mécaniques de la physique. La vision du monde née de la physique mécanique va peu à peu ébranler le paradigme religieux de la société européenne. A partir de la Renaissance, le savoir n’est plus le monopole des religieux et les connaissances vont peu à peu s’émanciper des dogmes. Descartes bande toutes ses forces pour maintenir dans un même arc de vérité physique et métaphysique. Cependant, il échoue, sa démonstration rationnelle de l’existence de Dieu n’est pas convaincante. Comme le dit Pascal, en ce qui concerne Dieu, il faut parier pour ou contre, mais Son existence reste inaccessible à la raison et à la démonstration logique. De fait, la voie de l’Un reste celle des mystiques et se fonde sur l’expérience suprême de l’illumination3. Par contre le postulat de départ de sa pensée, « Je pense donc je suis », constitue le fondement de notre rapport au monde et de notre divorce avec la nature. Ce qui se met en place avec Descartes, c’est une sortie de l’homme de la nature et la constitution du cadre mental qui est le nôtre aujourd’hui, dominé par la rationalité. Ce qu’on peut résumer schématiquement par la domination du cerveau gauche sur le cerveau droit, la victoire de la transcendance sur l’immanence, de la démonstration sur l’intuition. Bref, notre vision cartésienne du monde naît d’une amputation4. Elle n’en est pas moins puissante.

Il importe peu que Descartes, Newton et les savants qui les suivent croient ou non en Dieu. Ce qui se passe avec la modernité, c’est que nous n’avons plus besoin de Lui. Dieu est mort affirmera Nietzsche. L’Homme a pris sa place car ce qui compte désormais, ce ne sont plus les questionnements métaphysiques, mais bien la possibilité pour l’Homo Sapiens de gouverner la terre à tout point de vue. L’Homme devient le grand démiurge, et les sciences de la nature qui prennent un essor incroyable à partir du dix-huitième siècle reposent sur la puissance de l’expérimentation, de la manipulation du monde pour Notre plus grand Bien. Et, comme le dit Thierry Hentsch, « l’auto-institution de la vérité par la raison cartésienne (…) ouvre la voie à l’autonomie de la science », mieux, elle en fait le nouveau chemin de vérité.5 Nous sommes tous, nous, Occidentaux, que nous le voulions ou non, cartésiens. Descartes instaure la séparation entre le sujet et l’objet, entre le corps et l’esprit, entre l’homme et la nature. La raison devient notre principal instrument pour la connaissance d’un monde qu’elle fractionne à l’infini. La dualité fondamentale introduite par Descartes est la base de l’objectivité. On croit désormais que le monde peut être décrit objectivement. La dualité entre le sujet et l’objet devient un idéal scientifique. Le principe de la science, son principe objectif, est d’isoler un objet et d’effectuer différentes expérimentations sur lui. L’autre très grande contribution de Descartes provient des règles de la méthode. Il part du postulat que le savoir ne pourra avancer sans l’analyse qui consiste à diviser chaque chose en ses éléments constitutifs. La pensée ne peut rien saisir qu’en divisant, décomposant les choses complexes en éléments simples. En dernier ressort, à partir des éléments simples, l’esprit pourra déduire le complexe. L’analyse et la division reste la méthode privilégiée ainsi que le raisonnement logique, ce que Descartes appelle la démonstration géométrique.

La division des savoirs en différentes spécialités est la réalité d’aujourd’hui. Il ne peut plus exister de savants à l’image de Da Vinci. La somme finale des savoirs qui restait l’objectif de Descartes n’est évidemment plus possible. Le monde dans lequel nous vivons est celui de la mécanique qui conçoit le monde en objets distincts reliés entre eux par des règles de causalité. A notre échelle, en physique mécanique, « tout événement possède une cause unique et parfaitement identifiable et il donne lieu à une évolution connue à l’avance. »6 L’une des règles fondamentales de l’expérimentation scientifique, c’est la nécessité d’une action visible et mesurable. La science se doit d’être prédictive : une expérience est scientifiquement valide si on peut la reproduire. En ce sens, la science est très utile dans une société de production comme la nôtre. La possibilité de prévoir ce qui va se passer est évidemment très utile.7 Sans partir dans une réflexion épistémologique d’envergure qui n’a pas sa place ici, j’emprunterai les mots de Thierry Hentsch qui a longuement développé la question des limites de la science moderne dans son oeuvre. « A vrai dire, écrit-il, nous savons que le prestige et la force de la science ne lui vient pas de ce qu’elle nous permet de comprendre, qui est fort peu de choses, mais plutôt de ce qu’elle nous permet de faire, qui nous apparaît souvent prodigieux. La puissance de la cause ne procède pas tant de sa capacité explicative (…) que de sa capacité opérationnelle. L’expérimentation qui vérifie l’effectivité de la cause devient de ce fait un instrument de manipulation du réel, instrument rudimentaire d’abord, puis de plus en plus perfectionné qui augmente la panoplie des techniques. C’est par l’enchaînement des expérimentations et des nouvelles techniques, les unes suscitant la mise au point des autres et ces dernières s’ajoutant aux outils des premières pour ouvrir encore davantage le champ à l’investigation scientifique, c’est par cet enchaînement, donc, que se constitue ce que nous avons appelé la techno-science. Et l’inépuisable merveille de la techno-science, c’est que ça marche ! (…) La vraie force du « ça marche ! » dans notre monde, c’est qu’il donne du pouvoir – ou du moins l’illusion du pouvoir8 ».

Illusion du pouvoir et illusion du savoir, car ce que la science sait est une goutte d’eau dans un océan d’ignorance. Nous savons aujourd’hui que la physique n’a pas percé la connaissance de la Nature qui nous échappe totalement. Comme le disait Kant, l’objet n’est jamais la chose en soi qui échappera toujours à notre savoir. Mais elle nous permet d’agir sur elle, à notre échelle. Et notre puissance d’agir sur le monde nous a conduits au bord du gouffre. Le caractère objectif de la science est en soi une contradiction. A bien y réfléchir, il n’y a aucune « objectivité » de la science. C’est un leurre complet9. La science s’appuie non sur la contemplation du monde en soi, ce qui est une démarche philosophique qui part de l’idée que le monde agit sur nous, nous fait quelque chose, mais bien sur l’inverse, c’est-à-dire notre pouvoir en tant que sujets à agir sur le monde. La science moderne est une science totalement subjective, fondée sur le primat du sujet de Descartes : Je pense donc je suis et la réification du monde. Ce qui en terme moderne devient « je suis capable d’agir sur le monde, de le conquérir et de l’asservir à mes besoins ». Il n’y a pas beaucoup de sagesse là-dedans, seulement une infinie soif de puissance. Tout cela resterait sans trop de conséquence si le modèle des sciences dites exactes n’avait pas déteint sur ce qu’on appelle aujourd’hui les sciences humaines. La connaissance de l’Homme a de tout temps été l’apanage de la philosophie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. La philosophie, comme Dieu, est morte. Il n’y a plus d’ami de la sagesse ni d’accoucheur d’âme comme Socrate. Nous sommes dans la caverne, pour la majeure partie d’entre nous, rivés à nos écrans alors que d’autres, animent les figurines dont les ombres projetées nous apparaissent comme la réalité du monde10. L’extension du modèle de la science moderne à l’être humain a pour principale conséquence sa disparition en tant que sujet. Nous sommes désormais noyés dans la masse et notre existence n’est légitimée que par notre rôle social. Nous sommes noyés dans les statistiques. Cette évolution n’est sans doute nulle part plus dommageable que dans la médecine moderne qui, de toutes les sciences humaines devrait, a priori, être la plus humaine des sciences. Qu’en est-il dans les faits ?

La médecine scientifique

La médecine occidentale moderne, comme toute science, sépare le sujet et l’objet, le praticien et son patient. Le gros problème en l’occurrence c’est que le patient est un sujet lui aussi. Et comme toutes les sciences humaines, et plus que les autres, la médecine est confrontée constamment à ce retour du sujet. Elle instaure donc, de façon inconsciente le plus souvent, un rapport hiérarchique entre le sujet/médecin et le sujet/patient. D’un côté celui qui sait, de l’autre celui qui ignore. Entre les deux, il y a la maladie, car le médecin n’étudie pas vraiment les patients, toujours interchangeables, jamais les mêmes qui défilent dans son cabinet, dans son service hospitalier. Il étudie des symptômes. La médecine est la science des maladies. Elle ne s’occupe pas vraiment des êtres humains. Norman Doidge remarquait dans son livre « Guérir grâce à la neuroplasticité », que la médecine recourait essentiellement à un discours métaphorique militaire : la médecine fait la guerre à la maladie, elle a recours à un arsenal thérapeutique, elle lutte contre le cancer, elle combat le SIDA. Cet ancrage terminologique est évidemment inconscient. Il y a probablement des raisons historiques, lié à l’essor de la chirurgie sur les champs de bataille. La plus grande avancée scientifique de la médecine après la découverte de l’asepsie, c’est bien entendu la vaccination qui permet « d’éradiquer » des maladies grâce à des « campagnes » de vaccination à grande échelle et, en ce qui concerne, la France, imposée par la loi à toute la population. La médecine moderne repose sur des connaissances validées scientifiquement grâce à des démonstrations par la preuve, ce que l’on appelle aujourd’hui « The Evidence-base Medecine » fondées sur des recherches quantitatives, statistiques, et des expérimentations à grande échelle comparant des groupes de patients auxquels sont administrés des médicaments à d’autres qui reçoivent un placebo. Cette approche quantitative n’est pas l’apanage de la médecine. Toutes les sciences humaines sont confrontées à la difficulté de mathématiser leurs résultats. Quantifier est une « exigence » de toute discipline qui se dit scientifique. Les statistiques ne nous permettent cependant pas de prédire des résultats, elles peuvent seulement établir des probabilités. Cette médecine là non plus n’a pas affaire à des individus, mais à des groupes. Elles établissent un imposant consensus dans le milieu médical. La médecine d’aujourd’hui est grandement tributaire de l’essor spectaculaire de la chimie et son arme principale, à côté de la chirurgie, c’est le médicament.

Le problème des ERC (Essais Randomisés Contrôlés), au-delà de leur indéniable quantification de la réalité, c’est qu’ils sont difficilement reproductibles. Or le premier critère d’une science, c’est qu’une expérimentation pour être valable doit pouvoir être refaite et parvenir aux mêmes résultats. Le Dr. Ioannidis a montré que 35 % des meilleures ERC n’aboutissent pas aux mêmes conclusions quand on les réédite et que la plupart des études menées sur des groupes en science de la vie sont impossibles à reproduire. Nature, l’un des plus grands journaux scientifiques de référence, évoque à ce propos un « malaise de réédition » (replication crisis)11. Les statistiques sont un instrument commode de classification, mais en elles-mêmes, elles ne guérissent pas. Elles permettent de collecter un nombre réduit d’informations sur un large groupe de population, mais elles ne permettent pas de savoir si l’individu en face du médecin va guérir ou non. Face au cancer par exemple, on peut dire au malade qu’il a 90 % de chance de guérir s’il accepte les protocoles thérapeutiques, mais rien ne permet de dire qu’il ne fait pas partie des 10 % qui vont mourir. Les médecins critiquent ouvertement certaines approches thérapeutiques qui offrent de « faux espoirs » aux patients, alors qu’eux-mêmes qui s’appuient sur des études randomisées ne font finalement pas mieux. Ce que les études statistiques démontrent c’est que les médicaments donnent des résultats supérieurs aux placebos. Ce qui m’intéresse ici le plus, c’est l’idée même de placebo… C’est le fait qu’un pourcentage souvent non négligeable de gens malades guérissent quand on leur donne une pilule de sucre ou autre succédané. Le phénomène d’auto-guérison à l’oeuvre devrait à elle seule susciter un immense intérêt de la part de la communauté scientifique. C’est le contraire qui se produit. On l’écarte du revers de la main. Le principe d’auto-guérison dérange. Il ramène sur le devant de la scène l’individu, le sujet, sa spécificité et sa complexité. Cette médecine de masse est aujourd’hui fortement ébranlée et remise en question. Nombres de médicaments validés scientifiquement ont démontré une fois sur le marché qu’ils causaient des effets secondaires problématiques, sur le court ou sur le long terme. La question des effets secondaires est un effet tout à fait indésirable qui résulte directement de la réification du patient. Si l’impact sur la maladie ou sur l’organe visé est positif, son impact sur la santé globale est fortement remis en question aujourd‘hui. Les effets secondaires sont considérés comme un moindre mal pour le plus grand bien. D’ailleurs, les médecins sont bien conscients que s’ils devaient nommer toute la liste des effets indésirables possibles du médicament qu’ils prescrivent, il est fort possible que leurs patients les prendraient pour des fous. Lorsqu’un médecin prescrit de la ritaline à un enfant, il ne dit pas aux parents qu’aux États-Unis, les recherches prouvent que les adolescents qui ont pris de la ritaline depuis l’enfance ont statistiquement plus de chance de faire des dépressions et de se suicider. La médecine perd de vue la santé dans la mesure où elle divise les patients en parties séparées les unes des autres et faisant l’objet chacun d’une spécialisation. L’objectivité de la médecine est donc l’une des conséquences une fois encore d’un modèle qui sépare, segmente et connaissant très bien une partie, méconnaît grandement le tout. Comme hier l’Église, la médecine se réfugie dans une orthodoxie rigoureuse et emprunte à l’Église ses armes et son vocabulaire. Elle devient dogmatique, elle érige des temples de plus en plus grands, de plus en plus coûteux, combat les hérétiques qu’elle accuse de sectarisme, dispose d’une instance inquisitoriale, l’Ordre des médecins qui a pour arme principale l’excommunication des déviants. On recense les pseudo-médecines et les approches médicales jugées déviantes, c’est-à-dire qui remettent en question le consensus établi12. A l’intérieur du corps médical aujourd’hui, le débat fait rage entre ceux qui prônent l’orthodoxie pure de la médecine allopathique et ceux qui prônent une ouverture aux approches médicales nouvelles dites alternatives ou complémentaires.

Nous sommes à l’aube d’une mutation où la médecine conventionnelle est en train de perdre son monopole dans les faits et les croisades lancées aujourd’hui par des groupes de médecins affolés n’y pourront rien. L’Ordre des médecins pourra toujours excommunier les dissidents, son action ne peut être qu’un épiphénomène face à des individus isolés, elle ne pourra rien contre l’effet de masse13. La recherche d’alternative ne vient pas tant du fait qu’il existe des alternatives que du fait que, dans certains cas, la médecine occidentale moderne est impuissante. De plus, ses liens inextricables avec le cartel des grands laboratoires pharmaceutiques et le dictat de l’Evidence Base Medecine, tend aujourd’hui à limiter son indépendance et sa crédibilité. La masse de gens qui ne font plus confiance aux médicaments augmente. La mutation est en cours et une médecine qui ne s’ouvrirait pas aux changements est condamnée à se rigidifier, se scléroser, à s’épuiser dans de vaines croisades. Lorsqu’un système se met à dysfonctionner, qu’il est contredit de l’intérieur par ses propres échecs, alors un nouveau paradigme apparaît qui renverse le cadre mental et le rend obsolète. C’est la nécessité de sortir de l’impasse qui pousse à l’apparition d’un nouveau paradigme. Dans son livre « Where Medecine Went Wrong », le docteur en physique Bruce West définit quatre types de chercheurs : les sauteurs, qui font un saut en avant hors des systèmes en cours, ils voient plus loin que les autres ou voient des choses que personnes ne voient encore. Ce sont des précurseurs, ceux qui ouvrent la voie à de nouveaux paradigmes. Les autres se divisent en trois groupes, les grimpeurs explorent les pistes laissées en friche dans le modèle paradigmatique existant, les dormeurs qui ne participent plus aux recherches mais enseignent aux autres ce qu’eux-mêmes ont appris, et enfin les gardiens qui effectuent des recherches extrêmement pointues à l’intérieur du paradigme en place pour le consolider et s’opposent à toutes les théories nouvelles (Doidge, « Guérir grâce à la neuroplasticité » : 589-590). On comprend le sort des sauteurs face aux trois autres groupes de chercheurs, les précurseurs ne sont pas les bienvenus parce qu’ils ébranlent un édifice que tous les autres ont intérêt à maintenir.

Vers une nouvelle révolution scientifique : la médecine énergétique

La médecine se trouve confrontée à des guérisons ou des améliorations qu’elle n’explique pas et qu’elle ne croyait pas possibles. Face à ce phénomène, il y a toujours quelqu’un pour se récrier : « Ce n’est qu’une anecdote, une simple anecdote ! Où sont les essais randomisés contrôlés ? »14 Quand vous soulevez des paradoxes en médecine et évoquez des pratiques qui sortent du paradigme actuel, on vous répond « ce n’est pas scientifique ». A l’origine des guérisons spectaculaires, il y a la volonté du patient de trouver lui-même des solutions refusant le verdict médical. Le terrain où cette volonté s’est le plus souvent imposée, c’est bien sûr dans le cas du cancer. Pour reprendre la métaphore militaire, quand le patient se bat pour survivre, ses chances sont meilleures que quand il baisse les bras. La notion de placebo est fondamentale car elle ramène l’esprit sur l’avant-scène et la réalité du sujet que la science a voulu extirper une fois pour toute de son arsenal en faisant de tout patient un objet passif auquel on administre un traitement. Ce qu’on a chassé par la porte revient par la fenêtre. Le retour du sujet, c’est aussi le retour de l’individu dans toute sa complexité. Celui qu’on ne peut réduire à des statistiques et à des probabilités. Les approches énergétiques font leur apparition depuis quelques années dans le domaine de la médecine. La physique quantique a permis le développement des lasers et on les utilise largement dans la technologie médicale. Aux États-Unis aujourd’hui, on s’intéresse vivement aux effets de la lumière sur la santé et on teste les effets de stimulation par lasers froids. Les recherches démontrent que les lasers et différents LED permettent d’activer les mitochondries et favorisent donc la production énergétique des cellules. La physique quantique ne fait pas son apparition en médecine qu’à travers la technologie. Il existe depuis toujours des magnétiseurs, des gens qui ont un « don » et peuvent soulager des douleurs, des dysfonctionnements par l’apposition des mains. Le fait que les miracles attribués à Jésus soient obtenus par imposition des mains explique pour une très grande part les réticences de la médecine scientifique à accepter ce type de pratique dite magique. On reconnaît pourtant aujourd’hui l’utilité des « coupeurs de feu » pour limiter les dommages de la radiothérapie.

Les magnétiseurs ne travaillent pas sur la matière mais sur l’énergie et les progrès de la physique quantique nous permettent aujourd’hui de mieux comprendre qu’il n’y a rien de magique là-dedans. La matière n’est pas de la matière, elle n’est rien d’autre que de l’énergie, et l’énergie n’est pas une chose mais une activité. Et de ce fait, pour la physique quantique le monde entier est animé par une danse perpétuelle de l’énergie. Le monde est Un et tout est inter-relié. La physique quantique constitue une nouvelle révolution paradigmatique et nous impose de réviser les fondements mêmes de nos croyances scientifiques. Einstein dans un premier temps montre que la physique de Newton est approximative. Il ne la remet pas fondamentalement en question car à notre échelle, les lois de la physique restent valables. Mais à l’échelle du cosmos, les notions de temps et d’espace ne sont pas aussi simples qu’on aurait voulu le croire. Par la théorie de la relativité, Einstein démontre que le concept d’espace en trois dimensions et d’un concept de temps comme entité séparée n’est pas recevable. Temps et espace sont inter-reliés dans un continuum à quatre dimensions l’Espace-temps. De plus, dans ce continuum, la matière n’est plus de la matière comme nous la concevons. E=mc², la masse n’est pas autre chose qu’une forme d’énergie. La voie est ouverte à la physique des particules élémentaires qui elle, va bousculer profondément la physique mécanique et remettre en question finalement le socle même sur lequel toute la science moderne est établie. Pour David Bohm, on ne peut plus considérer le monde comme constitué par des parties existant séparément et indépendamment les unes des autres. L’idée de particule élémentaire est fausse. « Nous dirons plutôt que l’interconnexion quantique de l’univers dans son ensemble est la réalité fondamentale ».15 Selon Niels Bohr « des particules matérielles, isolées sont des abstractions, leurs propriétés n’étant définissables et observables qu’à travers leurs interactions avec les autres systèmes ».16 Le monde n’est pas composé d’objets solides intrinsèquement reliés par des lois naturelles causales. Les particules élémentaires nous font prendre conscience que tout est lié dans un univers qui ne connaît pas de phénomènes isolés mais seulement des probabilités de phénomènes, des possibilités d’interconnexion. Ce que comprend dès lors le physicien, c’est l’unicité de l’univers où tout est inter-relié, où rien n’est indépendant. Ce qu’elle nous apprend, c’est l’unité du monde et son équilibre profond.

Les physiciens quantiques ont été les premiers à dire que les paradoxes de la physique quantique n’avaient aucune incidence sur notre monde à nous. A notre échelle, nous pouvons toujours faire comme si la physique quantique ne remettait rien en question. Cela signifierait que nous ayons renoncé à comprendre le mystère du monde. Si le monde est Un, un Tout, unique, il ne peut exister qu’une seule théorie du monde. La physique n’a pas renoncé à la trouver, même si ses tentatives ont échoué jusqu’ici. Il est de moins en moins possible de faire comme si la physique quantique pouvait rester cantonnée à l’infiniment petit. Les réflexions de la physique quantique commencent à faire tâche. Elles touchent désormais aussi la chimie et la biologie. Elles commencent à envahir la médecine. Les recherches sur l’ADN en particulier montrent qu’au niveau moléculaire aussi il existe des paradoxes quantiques. Nous sommes en face d’une nouvelle révolution scientifique qui impose de nouveaux paradigmes, de nouvelles façons de penser et de concevoir le monde. Le monde n’est pas un objet, ni un ensemble d’objets. La danse cosmique de l’univers au niveau macroscopique comme au niveau microscopique nous invite à repenser le vivant et par conséquent à repenser notre place dans le monde comme notre rapport à ce monde. La révolution paradigmatique qui est en cours me semble inévitable et remet en question nos croyances sur la science, et surtout, elle tend à démontrer que la science loin de nous donner un savoir sûr n’est rien d’autre qu’une croyance, une vision du monde qui instaure, comme le disait Thomas Kuhn un consensus. Le consensus est désormais très ébranlé. De ce fait, on ne peut plus séparer l’observateur de ce qui est expérimenté. C’est la position de l’observateur et les conditions d’expérimentation qui vont conditionner les résultats. Il n’y a plus moyen de faire comme si la science était objective. Le sujet et l’objet sont intrinsèquement liés. Pour comprendre l’unité du monde et notre place dans le monde, il existe une autre voie que celle de la science, celle de la philosophie. Mais la philosophie n’est pas une science expérimentale. La modernité a contribué à séparer la connaissance scientifique fondée sur l’observation et la philosophie, fondée sur la conscience. De plus en plus, la physique quantique se trouve en quelque sorte obligée de penser philosophiquement. Fritjof Capra, physicien américain, publie en 1975 « The Tao of Physics »,17 dans lequel il souligne les profondes similitudes entre les philosophies orientales et la vision du monde qui se dégage de la physique quantique.

En fait, les philosophies orientales vont plus loin que la physique quantique et ouvrent des pistes de réflexion qui permettent de régler les paradoxes de la physique quantique. Pour les taoïstes par exemple, il n’existe qu’une seule substance unique mais cette substance prend plusieurs formes : elle est matière, énergie et esprit. C’est ce qu’on appelle les Trois trésors San Bao : Jing Qi Shen. On utilise le concept de Qi pour parler de la substance unique et le terme n’a pas de véritable traduction. Dans sa forme la plus condensée, le Qi est matière, comme la glace. Dans sa forme la plus pure, il est esprit, comme la vapeur. Dans sa forme intermédiaire, il est énergie, c’est-à-dire quelque chose qui n’est ni solide, ni éthérée, mais principe actif. Il n’est pas innocent que ce soit le même terme Qi qui désigne la substance fondamentale du monde et la forme intermédiaire de la substance. La conception taoïste du monde permet de poser des hypothèses que la physique quantique commence seulement à envisager. Pour cette dernière, il ne fait aucun doute que matière et énergie ne sont que les deux manifestations d’une seule et même réalité du monde. Mais elle oublie l’esprit. Plusieurs paradoxes sont soulevés par la physique quantique qui dépasse l’entendement cartésien. Ce sont les questions d’intrication, de superposition d’état et d’interférence. Le phénomène de l’intrication est un phénomène dans lequel deux ou plusieurs particules sont liées et présentent des états quantiques dépendant l’un de l’autre quelle que soit la distance qui les sépare. La démonstration d’Orsay démontre que deux particules quantiques adoptent des comportements simultanés, ce que décide l’une a une incidence immédiate sur l’autre et cela sans qu’elles puissent communiquer. Des expériences menées en Suisse et en Italie, tendent à démontrer que l’information entre les particules intriquées « ne circule pas », même si l’on considère des vitesses 100 000 fois supérieures à la vitesse de la lumière. La superposition d’état : La position et la vitesse d’un corpuscule en physique classique en mouvement ont en tout temps une existence assurée, ce qui permet de lui attribuer une trajectoire. Ce ne peut être le cas de la particule quantique. Lorsque l’on envisage un état quantique associé à une particule, on ne peut se référer simultanément à sa position et à sa trajectoire, sous peine de s’exposer à des contradictions. Ainsi une particule élémentaire ne possède pas simultanément une position et une quantité de mouvement bien définies.18 Il n’existe en physique quantique que des probabilités qu’une particule soit dans tel ou tel état. Dans les faits, sans observation, la particule est dans tous les états possibles, les potentialités ne disparaissent que lorsque la particule est observée ou qu’on fait une mesure.

C’est le célèbre paradoxe du chat de Schrödinger : On enferme un chat dans une boite avec un détecteur de radioactivité qui casse une fiole de poison dès qu’il détecte la présence d’une particule radioactive. La probabilité que cela arrive dans un temps d’une minute est de 50/50. La situation du chat est intrinsèquement reliée à la situation des particules radioactives, or en physique quantique, celles-ci sont par définition à la fois et en même temps dans tous les états. Par conséquent, le chat est à la fois mort et vivant dans la boite. C’est le fait d’ouvrir la boite qui fait basculer la réalité dans une situation ou l’autre. Mais tant que l’observateur n’interfère pas le chat est à la fois vivant et mort.19 Principe d’Interférence : Lorsqu’on projette une particule sur un écran doté de deux ouvertures, la particule passe soit par l’une des fentes, soit par les deux… Tout dépend de l’observateur. Si celui-ci observe la trajectoire pour déterminer par quel trou la particule passe, alors tout se passe comme si elle ne passait que par un seul trou, mais s’il n’observe pas la trajectoire, mais seulement ce qui se passe après que la particule ait traversé la paroi, alors il voit des interférences qui impliquent que la particule soit passée par les deux trous à la fois, ce qui est impossible pour la raison. Si une particule peut prendre plusieurs chemins à la fois, cela n’est pas concevable ni pour la matière, ni pour l’énergie. Mais l’esprit, lui, peut faire simultanément deux trajets. Et lui seul peut le faire. Il est même très facile pour chacun d’en faire l’expérience. Il suffit de regarder un objet lointain et d’imaginer, par l’esprit, qu’on prend deux chemins simultanément pour y parvenir. C’est exactement ce qui se passe dans le cerveau, une information prend simultanément plusieurs chemins et active un nombre incalculable de neurones simultanément. Une connexion cérébrale entre deux ou plusieurs neurones s’établit si les neurones en question vibrent simultanément et sur une même fréquence peu importe la distance, c’est une corrélation quantique. En physique aujourd’hui, on commence à explorer le concept d’information. Mais celui-ci est insuffisant car on ne peut pas penser véritablement l’information en dehors de la communication qui suppose un déplacement, un trajet, une vitesse. On commence à supposer que l’esprit fonctionne de façon quantique, qu’il est capable d’envisager une multitude de possibilités mais que le choix qu’il opère les élimine toute sauf une, l’option choisie. Lorsque nous choisissons quelque chose, nous éliminons de notre réalité toutes les autres potentialités. Notre pensée est donc quantique comme le chat de Schrödinger…

En faisant intervenir le concept d’esprit, nous pouvons aussi régler le paradoxe de l’intrication des particules. Si deux particules participent du même esprit, elles n’ont plus besoin de communiquer à distance pour agir de façon cohérente l’une avec l’autre, elles sont corrélées parce qu’elles participent du même esprit.20 La médecine chinoise est une médecine systémique, fondée sur la conception taoïste de la réalité du monde. C’est une approche holistique, c’est-à-dire globale et intégrée. Elle conçoit l’être humain comme un tout et elle intervient aussi bien sur la matière (massage Tuina) que sur l’énergie (acupuncture) ou sur l’esprit (Qi Gong). Le diagnostic différentiel fait intervenir un long processus d’évaluation qui tient compte des trois dimensions. Elle ne s’intéresse pas du tout à des symptômes isolés, mais seulement à l’ensemble des dysfonctionnements dans leur globalité. Elle est consciente du tout, de l’unicité du corps humain et du fait qu’un problème quelque part a des incidences sur l’ensemble. La Médecine chinoise traditionnelle constitue à mes yeux l’approche la plus cohérente avec la révolution scientifique introduite par la physique quantique. Intervenir sur la matière, sur la forme la plus condensée de la substance, est la tâche la plus difficile et la plus agressive car on ne transforme pas la matière facilement. Elle intervient donc directement sur le Qi, sur la circulation énergétique globale du corps et le fait notamment par le biais des méridiens énergétiques. Le postulat récent concernant l’interstitium21, ce nouvel organe qui serait le plus étendu du corps, permettra peut-être d’expliquer comment l’énergie circule dans le corps et permet la communication interne non plus seulement par des mécanismes chimiques ou mécaniques, mais aussi et surtout par des mécanismes énergétiques. Dans son aspect médian, le Qi permet d’obtenir des modifications aussi bien sur la matière que sur l’esprit. Intervenir sur l’esprit et par l’esprit est la tâche du Zhi Neng Qi Gong. Cela suppose un long entraînement et l’acquisition de la capacité de communiquer au cerveau de nouvelles informations, de changer son état. La guérison par le Zhi neng Qi Gong est un fait bien établi en Chine, c’est un art bien plus qu’une science.

On reconnaît aujourd’hui l’importance de la méditation sur la santé. Ce fait a déjà été exploré durant les années soixante qui ont montré un engouement pour les philosophies spiritualistes, l’oeuvre de Capra en témoigne, mais il faut attendre le basculement dans le Vingt et unième siècle pour que les mécanismes cérébraux modifiés par la méditation soient véritablement décrits, non plus de façon empirique, mais de façon scientifique par le biais des nouvelles technologies. En 2003, la CIA a rendu public un rapport établi en 1983 sur une expérience effectuée par l’armée américaine intitulée « Analysis and Assement of Gateway Process ». Il s’agit d’une expérience basée sur les travaux d’Itzhak Bentov qui a étudié et mesuré les changements opérés par la conscience sur le fonctionnement électrique du cerveau. Le processus consiste en une stimulation auditive différentielle des deux hémisphères cérébraux, provoquant la création et la propagation d’ondes cérébrales. Les résultats obtenus sont comparables à ceux de la méditation transcendantale et permettent de ce fait d’en comprendre les mécanismes. Le rapport consiste à expliquer, à partir des connaissances de la physique quantique, l’état obtenu par la méditation, c’est-à-dire un état qui permet de transcender les lois de la physique classique hors des limites de l’espace-temps. La pensée ne peut plus être réduite au fonctionnement de la raison logique. Dans certaines conditions, la conscience prend conscience de l’esprit et de sa réalité en soi et hors de soi. Le phénomène est bien décrit par les mystiques. C’est aussi sans aucun doute ce que Spinoza appellait la béatitude. Plus près de nous, le Docteur Jill Bolte Taylor, une neuroanatomiste américaine, décrit les mécanismes de cet état dans son livre « My stroke of insight »22, à la suite d’un accident vasculaire cérébral qui « déconnecte » son hémisphère gauche, sa pensée rationnelle et sa conscience d’exister dans un corps, et lui permet de faire l’expérience mystique de l’illumination jusqu’ici réservé aux seuls grands mystiques. Son expérience a été largement décriée comme purement subjective et anecdotique, comme une interprétation philosophico-spirituelle sans valeur car non scientifique. Le rapport de la CIA apporte toutefois le crédit scientifique qui manque aux expériences mystiques.

Si Thomas Kuhn ne se trompe pas, l’histoire des connaissances n’est pas linéaire mais cyclique. La physique quantique qui remet en question les vérités de la physique classique, semble nous ramener vers des sagesses ancestrales, une conception du monde et de notre appartenance au monde que la modernité a réfutée comme une croyance inutile et nuisible. Ce faisant, la science moderne nous a amputé d’une part de nous-mêmes, nous enchaînant à la logique productiviste de la société moderne qui nous prive de nos libertés essentielles et place le bonheur individuel dans notre capacité de consommer les produits qu’elle nous demande de fabriquer. La question du pourquoi ressurgit inopinément face à un modèle de société de masse qui ne se préoccupe que du comment. Elle nous fabrique, nous façonne, nous traite comme n’importe quel produit industriel. Nous en arrivons à un paradoxe insupportable : nous mettons au monde des enfants dans un monde privé de sens. Nous les fabriquons de plus en plus mal, de plus en plus malades et dysfonctionnels. Aujourd’hui, les enfants les plus intelligents sont aussi les plus dysfonctionnels à l’école. Nous les privons de leur désir naturel d’apprendre, nous les privons des moyens naturels d’apprendre, nous les enfermons, toujours plus jeunes, toujours plus nombreux dans des salles de classe où les enseignants sont chargés de séparer le bon grain de l’ivraie, de sélectionner les meilleurs sur la base de la mémoire, de leur capacité logique. Nous regroupons sur la base du handicap, les enfants qui ne rentrent pas dans le moule, ou nous les rejetons purement et simplement du système. Le cas des enfants autistes à cet égard est frappant. La médecine moderne participe sans le savoir et sans en avoir tout à fait conscience à la sélection culturelle. Elle traite les patients comme des objets qui sont sans doute plus précieux que nos voitures, mais d’une façon qui n’est pas fondamentalement différente. Distribuant les prescriptions et les arrêts de travail comme les mécaniciens en charge du contrôle technique de nos véhicules. Que nos médecins fassent partie du bon grain ne fait aucun de doute. Le principe même de leur sélection en faculté de médecine repose sur leur capacité mémorielle. Formés par les dormeurs, la très grande majorité ne fera jamais de recherche au-delà de la thèse. La faculté n’est pas conçue pour former des sauteurs, dans le meilleur des cas, elle forme des grimpeurs ou des gardiens. Aujourd’hui, les principales avancées de la médecine, ne sont pas le fait des médecins. On se trouve donc devant le paradoxe fondamental de la médecine qui croit et défend des avancées scientifiques auxquelles elle ne contribue que de façon marginale. Il faut être chercheur pour prendre conscience des difficultés méthodologiques et intellectuelles de la recherche, sans rien dire des contraintes financières et des choix qui sont opérés et imposés par les bailleurs de fond. Pour comprendre les limites de la science, il m’apparait nécessaire d’y contribuer et non de se contenter d’en utiliser les résultats.

La science n’est pas la seule voie de la connaissance, elle n’est peut-être même pas la meilleure. La connaissance scientifique est le produit d’une amputation de l’esprit. Le paradoxe fondamental de la science c’est qu’elle est érigée par les non-scientifiques comme une nouvelle croyance. En médecine, les plus farouches partisans de la médecine scientifique sont souvent des non-chercheurs qui érigent la barrière mentale derrière laquelle se tiennent leurs certitudes, celle de l’Evidence Based Medecine, qui malgré ses limites et ses vicissitudes, apparaît comme le seul lieu légitime de production du savoir. Nous laissons à des spécialistes la responsabilité de comprendre le monde car la caverne de nos certitudes nous rassure. L’essence du savoir n’est pas limitée à la raison comme le croyait Descartes. Elle réside comme le disait Spinoza dans la science intuitive qui représente la plus extrême conscience, la pleine et entière compréhension de la nature de l’être, de notre être au monde, dans le monde et non pas sur et au-dessus de lui. Le chemin de la connaissance est le chemin de l’Éthique, un itinéraire réflexif qui permet à l’homme d’accroître sa liberté : « L’effort qui consiste à formuler des idées adéquates de notre rapport au monde est notre seule porte d’entrée joyeuse dans le monde, la seule manière d’entrer en affinité avec lui et de participer, à notre tour, à sa perfection. »23

Notes :

1.The Structure of Scientific Revolution, The University of Chicago Press, 1962, 1970.

2. L’idée n’est pas nouvelle et elle mettra plusieurs siècles à s’imposer vraiment, et si elle passe inaperçue dans un premier temps, elle constitue pour Kuhn le point de départ légitime de la science moderne.

3. Spinoza s’oppose à Descartes et règle le problème de Dieu : Deus Sive Natura, Dieu est la Nature, Dieu est Tout et on ne peut pas douter de l’existence du Tout. Le chemin de Spinoza, voie de l’immanence, ne nous sépare pas du monde et elle le conduit à la béatitude. Il n’y a pas chez Spinoza de distorsion radicale entre physique et métaphysique.

4. Anne-Lise Polo, « Clôture du sens et discours de vérité : l’interprétation hentschienne du récit de l’Occident », dans Luc Vigneault et Bianca Navarro Pardinas, De la vérité du récit. Hommage à Thierry Hentsch, Les Presses de l’Université Laval, 2008, PP.13-28.

5. Thierry Hentsch, Introduction aux fondements du politique, Presses de l’Université du Québec, 1993, pp. 89-90.

6. François Rothen, « Aux limites de la physique : les paradoxes quantiques », 2012, p. 102

7. Il est heureux par exemple que dans le monde de la physique mécanique, la balle de fusil tue l’ennemi. Imaginez l’intérêt d’un fusil si la balle se comportait de façon totalement imprévisible, dans un univers de probabilité comme c’est la cas en physique quantique? Elle pourrait alors soit tuer l’ennemi, soit rebondir sur lui et tuer quelqu’un d’autre, y compris celui qui tire. L’Europe n’aurait évidemment pas conquis le monde dans ces conditions.

8. Hentsch, Introduction, pp. 94-95.

9. C’est l’une des principales critiques de Max Weber dans « La science, profession et vocation », conférence qu’il donne en 1917.

10. Il est amusant à cet égard de relire « La République » de Platon. Il me semble que nous n’avons pas du tout compris la description qu’il fait de la cité, cette cité fondée sur la spécialisation et qu’il appelle la cité des cochons. Cette cité avide qui s’étend par la guerre et a besoin des loups pour survivre. Si l’on y voit trop vite la cité idéale de Platon, c’est parce que cette description colle à notre réalité et que nous pensons que nos sociétés constituent le modèle politique le meilleur. Alors que pour Platon, la seule cité idéale est intérieure, elle relève de la capacité de l’individu à se gouverner lui-même. Il n’y a pas d’autre chemin hors de la caverne que la philosophie et pas d’autre cité idéale que la vie individuelle fondée sur la connaissance de soi et dirigée par l’éthique. C’est aussi la conclusion de Spinoza.

11. Norman Doidge, « Guérir grâce à la neuroplasticité », 2016, p. 597.

12. Angel Gomez Lopez, « Sensibilisation des médecins généralistes aux dérives sectaires dans le domaine de la santé ». Université Pierre et Marie Curie, 2014.

13. L’ostéopathie, née en Angleterre, a mis plus de vingt ans et encouru de nombreux procès avant d’être reconnue comme une approche légitime en France. La Médecine chinoise traditionnelle, vieille de 3000 ans, reconnue dans de nombreux pays, se bat également pour obtenir sa reconnaissance en France.

14. Doidge, Guérir, p. 592.

15. Cité par Fritjo Capra, « La Physique du Tao », 1985, p. 141

16. « Atomic Theory and the Description of Nature », 1934, p. 57.

17. « Le Tao de la physique », 1985 pour la traduction française.

18. François Rothen, « Aux limites de la physique : les paradoxes quantiques », 131-132.

19. Certains physiciens ont posé l’hypothèse d’univers parallèles. Ainsi dans une dimension le chat serait vivant et mort dans une autre… On envisage même que les trous noirs soient des portes entre les mondes, mais ceci est pour l’heure des hypothèses de la pensée.

20. Gregg Braden dans « La divine matrice » (2006) poursuit et complète la réflexion de Capra sur la physique quantique et les enseignements des grandes approches spiritualistes. La matrice n’est pas autre chose que « l’Esprit » du monde, ce qui relie toute chose en un seul tout.

21. Benias et al « Structure and distribution of an Unrecognized Interstitium in Human Tissues », Scientific Reports 8, Article 4947, 2019.

22. 2006, publié en français sous le titre, « Voyage au-delà de mon cerveau ».

23. Hentsch, La croyance, premières réflexions, 2003, p.35